Le jardin d'Eden, ou Paradis terrestre : le lieu où Adam et Eve auraient vécu jusqu'à ce qu'ils commettent le péché originel. L'histoire ne nous est connue que par le texte de la Genèse, à l'exclusion de toute autre source documentaire. A quelle réalité ou origine ce texte correspond-il ? Quelle valeur historique ce récit peut-il avoir ? A priori, aucune. Le récit mystérieux semble devoir fatalement échapper à toute approche concrète. Chercher à en savoir un peu plus sur cet évènement, ou tenter de le localiser, ne peut à première vue qu'aboutir à une impasse.
Nous pensons évidemment tous qu'il serait vain de tenter de retrouver le fameux jardin, à la fois mythique et symbolique. En revanche, une approche possible peut consister à étudier le texte pour savoir si le rédacteur pensait à un lieu géographique précis. On s'est interrogé sur le décor dans lequel la scène est censée avoir eu lieu. C'est ce qu'ont fait quelques exégètes ; contre toute attente, cette démarche a priori sans espoir allait donner des résultats surprenants.
Quatre fleuves qui convergent
En examinant dans la Genèse la description du jardin, on trouve quelques
indications concrètes.
En particulier, le jardin idéal serait situé à proximité de quatre fleuves (Genèse 2, 8-14) :
"Puis l'Eternel Dieu planta un jardin en Eden, du côté de l'Orient, et il
y mit l'homme qu'il avait formé.
L'Eternel Dieu fit pousser du sol des arbres de toute espèce, agréables à voir et bons à manger, et l'arbre de la vie au milieu du jardin, et l'arbre de la connaissance du bien et du mal.
Et un fleuve sortait d'Eden pour arroser le jardin et de là il se divisait et devenait quatre sources de fleuve.
Le nom du premier est Phison ; c'est lui qui entoure tout le pays de l'Havila où il y a de l'or. Et l'or de ce pays est excellent, là il y a aussi le bdellium et de la pierre d'onyx. Le nom du
second fleuve est Gihon ; c'est lui qui entoure toute la terre de Cousch. Et le nom du troisième fleuve est le Tigre ; c'est lui qui coule à l'Orient d'Assour ; et le quatrième fleuve, c'est
l'Euphrate."
Identifier ces quatre fleuves, c'est commencer par reconnaître sans difficulté le Tigre et l'Euphrate. La référence à ces deux cours d'eau laisse supposer que l'auteur situait le jardin dans une région terrestre bien réelle. Quelques biblistes se sont alors essayés à identifier les deux autres fleuves. Ainsi, on a longtemps supposé que le Gihon pouvait être le Nil, et que le Phison devait s'assimiler à l'Indus ou au Gange. Cette solution est peu satisfaisante, car ces quatre fleuves ne se rejoignent pas. Elle est en outre décevante, puisqu'elle englobe un très vaste territoire, sans plus de précision. C'est donc une impression de flou qui a prédominé jusqu'à ces dernières années. Mais depuis peu, de nouvelles données sont venues bousculer notre vision jusque-là imprécise de la question.
Carte de Sumer.
Une possibilité tout à fait inattendue a été en effet fournie par la
télédétection spatiale.
Le satellite LANDSAT a récemment photographié le lit d'un ancien fleuve asséché, qui traversait jadis le désert d'Arabie pour se jeter dans l'Euphrate.
Selon les géologues, ce cours d'eau fossile appelé Wadi Batin, a dû couler jusqu'au IIIème millénaire avant notre ère. Le plus surprenant, c'est qu'il prenait sa source dans une région riche en
minerai aurifère : les montagnes du Hedjaz. Exploité dès l'Antiquité, le lieu d'extraction s'appelle aujourd'hui Mahd adh Dhahab (littéralement "le berceau d'or").
De nos jours encore, l'or de cette région est toujours extrait par les Saoudiens. Il peut s'agir de l'Havila biblique ; on soupçonne en effet depuis longtemps la terre d'Havila, plusieurs fois
citée dans la Bible, d'être située en Arabie. Mais il y a les autres ressources naturelles citées. Le bdellium est une résine dont l'arbre poussait alors essentiellement en Arabie du Sud. Quant à
l'onyx, il pourrait s'agir d'une forme de calcédoine, une pierre précieuse que l'on trouve également à Madh adh Dhahab.
Par conséquent, le fleuve fossile Wadi Batin est un bon candidat pour s'apparenter au Phison de la Bible.
Au nord de la basse-Mésopotamie, plusieurs rivières descendent les pentes
de la chaîne du Zagros iranien et rejoignent le Tigre.
Parmi elles, le Karun et le Karkheh serpentent et atteignent la région du confluent du Tigre avec l'Euphrate.
L'un des deux pourrait-il être le Gihon de la Genèse ?
Le Karun se jette en aval à un niveau qui devait être à l'époque sous la mer.
Plus en amont, le Karkheh semble mieux correspondre, car il traverse un pays anciennement appelé Elam, dont la capitale était Suse (aujourd'hui Shush). Il peut s'agir du pays biblique de
Cousch, que le Gihon est sensé contourner ; c'est exactement ce que fait le Karkheh, qui contourne l'ancienne région des Kassites. Traditionnellement, le nom de Cousch se rapporte plutôt à
l'Ethiopie ; il apparaît aujourd'hui que ce mot a été mal traduit, et qu'il signifie en fait Kashushu, région de l'ancienne Suse où vivaient précisément les Kassites. Dans l'esprit du rédacteur
de la Genèse, la terre de Cousch aurait donc désigné le pays des Kassites, région de l'est de la Mésopotamie irriguée par la rivière Karkheh [1][4].
Ainsi, avec le Tigre, l'Euphrate, le Wadi Batin et le Karkheh, nous avons
désormais nos quatre fleuves. Ils se rejoignent à peu près tous au même endroit, non loin de leur embouchure dans le Golfe Persique. Cette particularité est conforme à la description biblique. Le
fameux jardin serait donc situé dans la région de ce multiple confluent.
Photo sattellite: lit d'un ancien fleuve asséché
"Et un fleuve sortait d'Eden pour arroser le jardin et de là il se divisait et devenait quatre sources de fleuve."
Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises.
Les rives et la plaine de la rivière Euphrate. Une palmeraie en Irak
Un lieu où tout commence ...
De très vieux textes mésopotamiens parlent d'un lieu appelé Eridu,
considéré comme un jardin merveilleux où est planté un palmier sacré.
Ce site a été localisé archéologiquement, près de Ur dans le sud-ouest mésopotamien, non loin du confluent du Tigre et de l'Euphrate.
La cité d'Eridu a été découverte par les archéologues français Lenormant et Ménant, qui l'ont identifiée grâce à des briques gravées [2]. Fouillé plusieurs fois au cours du XXème siècle, le
site a révélé des vestiges très anciens et couvrant une durée d'occupation très longue.
Ses couches les plus archaïques remontent à la période dite d'Ubaid (5500-3800 ans av. J.-C.).
Eridu se pose comme la plus ancienne ville sumérienne, et en même temps comme un centre religieux important, et le siège du tout premier royaume mésopotamien.
Ce lieu aujourd'hui désertique, situé à quelques kilomètres de l'embouchure des fleuves, se présente comme un lieu éventuel où la Bible pourrait situer son récit
originel.
Adam et Eve seraient-ils supposés avoir vécu à Eridu ?
Une alternative possible est un site appelé Dilmun par les Sumériens.
Dans leurs tablettes gravées, ceux-ci définissent Dilmun comme un lieu paradisiaque, sorte de pays de cocagne où tout est idéalisé.
On pense que ce lieu était proche de l'actuelle presqu'île de Bahrein ; mais il est aujourd'hui englouti sous les eaux du Golfe, par suite de la montée très progressive du niveau de la mer.
En définitive, Eridu et Dilmun constituent donc deux jardins d'Eden potentiels.
Les mots "Eden" et "Adam" existent en langue sumérienne.
On les retrouve sur des tablettes cunéiformes du IIIème millénaires avant notre ère.
Le premier est un terme qui signifie "plaine fertile", et le second "établissement dans la plaine". En revanche, on n'a pas retrouvé de correspondance pour le nom
d'Eve...
Le site archéologique d'Eridu : un candidat possible
pour s'apparenter au jardin d'Eden ?
On trouve d'autres échos lointains et fragmentaires rappelant les récits
de la Genèse, en cherchant plus largement sur le territoire de la civilisation mésopotamienne.
Par exemple, un objet intéressant a été trouvé à Akkad.
Sur ce sceau d'argile datant de 2250 ans environ avant notre ère, une image en bas-relief représente un homme, une femme, un arbre fruitier et un serpent [3]. Cette image fait penser à l'épisode
biblique du péché originel.
Que signifiait cette scène dans l'esprit de ceux qui l'ont figurée ?
Y a-t-il eu un lien culturel avec le récit de la Genèse ? En l'absence de texte explicite, le sens réel de cette tablette reste enveloppé de mystère.
Sceau trouvé à Akkad, rappelant la scène du péché
originel.
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